Alois Diethelm Alois Diethelm
Alois Diethelm dans l’aile sud de la gare d’Enge à Zurich (photo Sophie Stieger)

Traitement attentif du bâti existant

Au travers de portraits d’architectes engagés dans la rénovation d'édifices historiques et de la présentation de leurs projets, nous montrons comment des solutions créatives permettent de faire ressortir les qualités des bâtiments existants et d’aller quasiment au-devant des services des monuments historiques. Cette sélection est exemplaire du travail d’un large groupe de spécialistes, qui se consacrent depuis des années à la préservation et à la réaffectation de constructions anciennes.

Six portraits, publiés dans le no 2/2021 de notre revue Heimatschutz/Patrimoine: Alois Diethelm, Ruumfabrigg, Christophe Amsler, Christian Lang, Men Duri Arquint, Patrik Ziswiler

Alois Diethelm: Bâtir pour la préservation des monuments

Le bureau d’architectes zurichois Diethelm & Spillmann a assaini les étages supérieurs dans l’aile sud de la gare d’Enge. Il ne s’agissait pas seulement d’installer un ascenseur accessible en fauteuil roulant et de remplacer les installations techniques, mais il importait également de rétablir les qualités spatiales originales.

Karin Salm, journaliste, Winterthour

Le chef de chantier est tout excité lorsqu’il annonce à Alois Diethelm que les restes d’un buffet ont été retrouvés dans l’ancienne cuisine du restaurant, au premier étage. Faut-il le signaler au service cantonal des monuments historiques? C’est face à de telles surprises que l’architecte donne sa mesure. En un instant, il esquisse trois variantes: l’intégration visible des parties du buffet comme témoins de l’époque, la préservation derrière une cloison ou l’élimination. Le conservateur des monuments penche en faveur de la deuxième proposition. Alois Diethelm est convaincu par sa démarche: celui qui raisonne en variantes et dialogue ouvertement avec les monuments historiques aboutit rapidement à une solution. C’est ainsi qu’avec son associé Daniel Spillmann, ils ont bien maîtrisé la transformation de l’aile sud de la gare d’Enge, à Zurich.

Et l’architecte de livrer un aveu étonnant: «Il est tout à fait possible de construire en se passant du service des monuments historiques. Mais l’on n’arrive à rien si l’on planifie sans lui.» Son intégration précoce crée la confiance. Pour Alois Diethelm, il est important également que les maîtres d’œuvre et les conservateurs s’asseyent très tôt autour d’une table et consignent ce qui a été dit dans des procès-verbaux. Ces derniers constitueront une mémoire fiable.

Saisir les qualités originales

La gare d’Enge a été construite de 1925 à 1927 selon les plans des frères Otto et Werner Pfister. C’est une gare urbaine classique, dotée d’une façade imposante en granit du Tessin. En 2001, les CFF ont célébré la rénovation et l’assainissement complets de ce bâtiment classé. Sur mandat de la compagnie, l’architecte zurichois Martin Spühler a transformé cette gare à l’austère apparence en un centre commercial abritant des magasins, un restaurant et des bureaux.

Il s’est avéré nécessaire, 20 ans plus tard, d’intervenir dans l’aile sud afin de remettre à jour les installations techniques et d’installer un ascenseur accessible en fauteuil roulant et un nouvel escalier conduisant séparément au deuxième étage. À cette occasion, Diethelm & Spillmann se sont efforcés de saisir les qualités originales et de les mettre en valeur. Un exemple: dans la cage d’escalier, les architectes ont jugé étrange et mal choisie la combinaison du crépi blanc des murs, rénovés à de nombreuses reprises, et d’une moquette noire. Une analyse colorimétrique a révélé que les parois étaient peintes en ocre au départ. Les tapis ont donc été remplacés par un revêtement terrazzo au décor aléatoire car le sol d’origine n’existait plus. La cage d’escalier a ainsi conservé l’atmosphère chaleureuse voulue par les frères Pfister. La transformation de l’ancienne cuisine du restaurant en une salle d’attente lumineuse pour un cabinet de gynécologie aurait aussi trouvé gré à leurs yeux. Il en va de même de la pose, dans les bureaux, de plinthes en chêne bien visibles. Derrière celles-ci, tout le câblage a été rassemblé dans des caches en aluminium afin d’éviter de rainurer les murs. «Nous nous sommes penchés très tôt sur le tracé des câbles», explique Alois Diethelm.

Le miracle des voiles de plafond

L’architecte montre les voiles de plafond montées dans chaque salle de consultation. Ces voiles jouent un rôle pour l’acoustique et le refroidissement, mais elles pourront aussi servir de chauffage par le haut. Si, à l’avenir, la température du fluide de chauffage est réduite à la suite du passage à une pompe à chaleur, les voiles pourront compenser la baisse de rendement des radiateurs en fonte originaux et ces derniers pourront être conservés. Bien que les locaux recèlent davantage d’équipements techniques, les plafonds suspendus ont pu être remontés, ce qui a dégagé les vasistas au-dessus des portes.

Alois Diethelm aime les surprises car ce sont elles qui aiguillonnent la recherche. Et l’on ne s’étonnera donc pas que l’architecte favorise la construction dans l’existant. Oui, avoue-t-il, il s’est déjà demandé s’il ne devrait pas changer de camp et travailler comme conservateur des monuments historiques. «Mais dans cette fonction, on doit souvent se contenter d’éviter le pire. En plus, je serai sûrement beaucoup trop sévère. C’est pourquoi je préfère bâtir pour la préservation des monuments.»

 

Dans l’aile sud de la gare d’Enge à Zurich (photo Sophie Stieger)

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La gare d’Enge, Zurich

Ruumfabrigg Ruumfabrigg
Nina Cattaneo, Pascal Marx et Bettina Marti à Näfels (GL) (photo Sophie Stieger)

«Ruumfabrigg» Glaris: Préserver les ressources

En transformant une ancienne ferme glaronaise, le jeune bureau d’architectes Ruumfabrigg a franchi le pas vers l’indépendance. Ce premier contact avec la thématique de la conservation des monuments s’est mué en un engagement en faveur de la culture du bâti dans la région de Glaris Nord, qui marque leur approche de l’architecture.

Lucia Gratz, architecte et journaliste


Ici, ils ont placé une nouvelle structure en bois dans une ancienne maison en pierre, là ils montrent dans des études quels quartiers peuvent être développés tout en respectant le site. Les activités du jeune bureau d’architectes Ruumfabrigg sont variées: la plupart du temps, leurs esquisses et leurs recherches touchent à une maison existante, une localité. Certains de leurs projets se situent au nord du Glarnerland, là où ont grandi Nina Cattaneo, Pascal Marx et l’économiste Bettina Marti. De ces racines communes sont nés les défis architecturaux relevés par ce trio qui a créé son propre bureau il y a cinq ans. Même s’ils œuvrent aujourd’hui souvent depuis Zurich, leur travail porte toujours la marque des expériences professionnelles qu’ils ont rassemblées dans leur région.

Learning by doing

Nina Cattaneo et Pascal Marx n’avaient pas encore terminé leurs études d’architecture à l’ETH Zurich qu’ils aidaient à vider, durant leurs congés, une ancienne ferme à Oberstalden, au-dessus du lac de Walenstadt. Leur premier mandat portait sur une construction à neuf: «Plus nous avons étudié ce bâtiment, plus nous avons réalisé à quel point il était bien pensé.» Il était établi au bon endroit, il profitait de la lumière du soleil et l’aménagement intérieur était judicieux. «Pourquoi construire quelque chose de nouveau si nous ne pouvions pas mieux faire?» C’est fort de ce constat que les jeunes architectes se sont attaqués à la transformation délicate de cette maison datant d’il y a 250 ans. Appliquant le principe «Learning by doing», ils ont planifié et dirigé le chantier. Bien que l’édifice ne fût pas inscrit à l’inventaire, ils se sont efforcés de le préserver autant que possible.

Durant leurs études, les architectes considéraient la conservation des monuments historiques comme une discipline un peu poussiéreuse. «Nous en percevons aujourd’hui l’actualité dans notre pratique car elle ouvre une perspective de durabilité.» Outre le travail dans son bureau, Pascal Marx est depuis trois ans consultant auprès du service des monuments historiques de Schwyz. Il est conscient que construire dans le respect du patrimoine signifie aussi construire durablement car il s’agit de miser sur la pérennité et de préserver les ressources en exploitant ce qui est disponible.

Parler des villages

En dépit de leurs vastes intérêts, Nina Cattaneo et Pascal Marx sont avant tout des pros du territoire. C’est au travers d’analyses et de concepts qu’ils peuvent s’engager au mieux pour la culture du bâti. Le but de leur étude «Représentation spatiale des villages de Glaris Nord» était de générer une prise de conscience de l’espace public. La commune les avait mandatés à cet effet en 2019. Ils ont élaboré un cahier pour chacun des huit villages: au lieu de fixer des règles sur les taux d’occupation et les distances limites, ils ont rédigé des descriptions détaillées des quartiers et de ce qui forme leur identité spatiale.

L’équipe de Ruumfabrigg tire de ce travail la conclusion suivante: «Nous avons constaté à quel point les villages ont grandi au cours des dernières décennies. La rupture spatiale dans les localités est perceptible.» Eux aussi n’ont jamais connu Glaris Nord sans villas individuelles ni zones artisanales, qui sont bel et bien une réalité mais ne forgent pas pour autant une identité. Mais si l’on construit à l’avenir davantage dans les zones à bâtir existantes, il y aura alors une belle opportunité de favoriser des qualités spatiales extérieures telles qu’on les rencontre fréquemment au cœur des villages.

 

Dorfansicht von Näfels (Foto Sophie Stieger)

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Räumliche Ortsbilder, Glarus

Christophe Amsler au château Saint-Maire à Lausanne (photo Sophie Stieger)

Christophe Amsler: Notre travail est à la fois désespérant et stimulant

La fragilité de la pierre, avec laquelle sont bâtis certains monuments historiques, met au défi le travail de restauration. Pour Christophe Amsler, l’évanescence des matériaux nécessite de comprendre l’évolution du monument dans le temps. 

Monique Keller, architecte dipl. EPFL, Zurich


En contemplant le château Saint-Maire, une forteresse cubique aux dimensions imposantes, on peine à croire qu’il s’agisse-là d’un colosse aux pieds d’argile. Pourtant sa pierre, de la molasse couleur verdâtre, a la particularité de s’éroder avec la pluie et le gel. «On peut presque parler d’immatérialité, tant les monuments en grès tendre – du sable compressé – se conservent mal dans leur matérialité», souligne Christophe Amsler. Cette évanescence de la pierre a une incidence directe sur la manière d’aborder la restauration d’un bâtiment de molasse. «La fragilité implique un soin constant, le renouvellement stratégique de certains éléments, avec beaucoup de sensibilité. La molasse rend notre travail à la fois désespérant et stimulant.»

Christophe Amsler est un architecte et restaurateur lausannois passionné par l’Histoire et les histoires. Et ce sont justement ces histoires qu’il interroge lorsqu’il prépare la restauration d’un monument. «Il y a deux approches du patrimoine: l’une, statique, insiste sur la pérennité des objets afin d’établir les permanences du passé. L’autre approche est plus dynamique: elle admet que les choses bougent et se transforment, qu’un certain nombre de qualités patrimoniales ne prennent leur véritable mesure que lorsqu’on les place dans le mouvement.» Le temps qui marque un bâtiment est donc une dimension patrimoniale essentielle. Et chaque bâtiment a une façon bien particulière de traverser ce temps – une démarche qui lui appartient.
Cette deuxième approche est inspirée du grand architecte français Viollet-le-Duc, selon lequel «restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné». Énoncé en 1866, puis violemment rejeté, ce principe a été réhabilité à la fin du XXe siècle, notamment grâce à Jacques Gubler, historien de l’architecture lausannois.

Intervention peu orthodoxe

Dans le cas de Saint-Maire, la restauration s’est faite dans la continuité de la fonction: le château est siège de pouvoir depuis sa construction au XIVe siècle. «La sagesse du plan médiéval, un carré divisé en trois, permet toutes les activités jusqu’au plus contemporaines», précise l’architecte. Autre particularité du château: le corps de logis possède des murs d’une grande épaisseur, dépassant 3 mètres parfois. Or chaque génération a creusé dans cette matière, pour en extraire du vide: armoires, fenêtres, escaliers ... 

En poursuivant cette logique, l’équipe pluridisciplinaire des restaurateurs du château, dont fait partie Christophe Amsler, avec ses confrères Nicolas Delachaux et Danilo Mondada, a placé un ascenseur dans l’épaisseur de la structure. Geste qui a permis de réhabiliter une série de portes médiévales, mais qui n’a pas manqué de susciter moult critiques, tant il est peu orthodoxe.

À quelques enjambées de là, s’érige la cathédrale Notre-Dame de Lausanne, majestueuse. Elle aussi construite en molasse qui se délite, pluie après pluie. «La cathédrale est plus fine, donc plus fragile encore que le château cantonal. Elle nécessite des soins constants. Sa restauration est sans fin.» 

Cette fragilité pose des problèmes de déontologie. La question occupe les spécialistes: elle est discutée dans des colloques qui visent à développer une approche pluridisciplinaire éthiquement juste. «Pour sauver un ensemble ou une structure, on peut être conduit à substituer ponctuellement une pièce altérée: le remplacement d’un claveau permet parfois de sauver un arc. En ceci, le renouvellement peut être considéré, paradoxalement, comme une manière de conserver.» Cette méthode de substitution dite stratégique n’est toutefois utilisée qu’en dernier recours. «On tente plutôt de reprofiler les érosions de la molasse en appliquant une technique spécifique de rhabillage de la pierre.»

Un métier exposé

La restauration est une discipline, à la fois scientifique et artistique, qui a sa propre histoire. «La pratique pluridisciplinaire y est très ancienne», souligne Christophe Amsler, qui travaille toujours entouré de nombreux spécialistes. «On a retiré depuis longtemps les monuments des mains héroïques de l’architecte», plaisante-t-il.

Une pincée d’héroïsme, il en faut pourtant pour faire ce métier, tant le patrimoine est un domaine sensible. «La réception de notre travail est en général assez difficile. La moindre modification suscite des réactions passionnées, parfois agressives.» Il faut dire que Christophe Amsler touche à des icônes: la cathédrale de Lausanne, le château de Valère à Sion, la collégiale de Neuchâtel, le château de Grandson, entre autres. Des monuments qui appartiennent à toutes et à tous. Chaque intervention y nécessite un gros effort de pédagogie, qui explique la démarche suivie. «Il est parfois difficile, par exemple, de faire comprendre cette notion de mouvement qu’il s’agit de ne pas figer.» Ou autrement dit: comment l’immatérialité d’un monument est, au final, plus résistante à l’usure du temps que la pierre millénaire.
 

Le Château Saint-Maire à Lausanne (photo Sophie Stieger)

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Cathédrale de Lausanne

Christian Lang Christian Lang
Christian Lang dans l'hôtel des bains Verenahof à Baden (photo Sophie Stieger)

Christian Lang: J’ai rarement réalisé quelque chose de si difficile

Au départ, Mario Botta ne devait pas seulement construire les nouveaux bains thermaux de Baden (AG), il projetait de relier entre eux les anciens hôtels des bains – Verenahof, Ochsen et Bären – par un dôme de verre, et d’intervenir fortement dans la substance bâtie ancienne. Quand il était clair que l’existant devait être mieux préservé, il a été fait appel à l’architecte bâlois Christian Lang, avec son bureau «Villa Nova Architekten». Et c’est tant mieux.

Karin Salm, journaliste, Winterthour

«S’occuper de la substance historique, c’est partir en quête d’indices et faire en quelque sorte œuvre de détective. C’est aussi entreprendre un voyage dans le temps. S’occuper d’un monument historique, c’est de la recherche», déclare l’architecte bâlois Christian Lang qui, avec son bureau Villa Nova Architekten, s’est spécialisé dans l’assainissement et la rénovation de bâtiments historiques. Depuis 2017, il transforme les anciens hôtels des bains – Verenahof, Ochsen et Bären – de Baden (AG) en une clinique de réadaptation et de médecine préventive. C’est un travail herculéen qui nécessite des nerfs solides, mais pas à cause du service des monuments historiques. Bien au contraire. Christian Lang apprécie cette collaboration: «Notre analyse du bâtiment nous donne les grandes lignes du projet. Mais seul le dialogue avec les conservateurs permet de déterminer le poids à donner au passé.» Ce processus est essentiel. Selon l’architecte, il fonctionne à la perfection pour la transformation du «carré» du Verenahof – sans idéologie et sur pied d’égalité.

À la limite de ce qui est faisable avec un monument historique

La tâche est en elle-même exigeante, voire parfois exaspérante: à savoir transformer un monument historique d’importance européenne en une clinique de 72 chambres équipée de manière ultramoderne. «J’ai rarement réalisé quelque chose d’aussi difficile», soupire Christian Lang. «Nous sommes à la limite de ce qui est faisable avec un monument historique.» On ne peut pas tout y entasser sans perte de substance, d’autant plus lorsque les lieux sont dévolus à une autre utilisation que celle d’origine. Il évoque à cet égard «Les Trois Rois» à Bâle. Entre 2004 et 2006, l’architecte a été chargé de la rénovation et de l’agrandissement de ce grand hôtel. Depuis, ce «cinq étoiles» a retrouvé son légendaire atrium, longtemps remplacé par diverses installations. Pour le «carré» du Verenahof, la tâche est «x-fois» plus complexe, puisque les bâtiments changent d’affectation. Un ancien hôtel de remise en forme, avec ses grandioses salles de réception et de représentation et son histoire qui remonte aux thermes romains, n’a pas grand-chose en commun avec une clinique privée de réadaptation. Cette dernière nécessite notamment l’aménagement d’une grande cuisine en sous-sol et donc la destruction d’imposantes voûtes rappelant les captages des sources. De telles interventions brutales sont à l’évidence douloureuses pour l’architecte.

Le faste ancien sous les couches de peinture

Christian Lang se réjouit d’autant plus de la préservation de la somptueuse «salle aux éléphants». Il s’en est fallu d’un cheveu qu’elle ne soit remplacée par douze chambres. C’était bien sûr une idée absurde, relève Christian Lang. Mais la pression économique est énorme et ces anciennes salles d’hôtel étaient souvent affligeantes. En particulier parce que de zélés directeurs d’hôtel les défigurent avec force moquettes et affreuses couches de peinture, faux plafonds et nouvelles boiseries. L’architecte a procédé à des analyses approfondies et retrouvé deux versions de fastueuses peintures murales. Laquelle faire apparaître, laquelle recouvrir? Le verdict a été le fruit d’un dialogue entre Christian Lang et Heiko Dobler du service des monuments historiques: «Nous avons décidé ensemble.» Et le vilain petit canard s’est mué en un cygne majestueux, qui sera aussi accessible au public.

Christian Lang estime que considérer les conservateurs des monuments comme des empêcheurs est un vieux préjugé démenti depuis longtemps. Lui-même n’a jamais eu ce sentiment au cours de sa longue carrière. Il observe d’ailleurs un tournant intéressant dans le domaine de la conservation des monuments: s’il y a 30 ans, les conserveurs étaient majoritairement des historiens de l’art, nombre d’entre eux sont des architectes aujourd’hui. Il est possible de discuter des détails de construction et de l’exécution proprement dite. C’est extrêmement important, poursuit Christian Lang, car les bâtiments historiques n’échappent pas à l’application des dispositions de la loi sur l’énergie ou de la protection contre les incendies. Les compromis se font de plus en plus rares et des alliés intelligents sont donc nécessaires.

 

L'hôtel des bains Verenahof à Baden

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Le Verenahof à Baden

Men Duri Arquint devant la Chasa von Planta, à Ardez (photo Sophie Stieger)

Men Duri Arquint: L’histoire procède toujours par strates

Maison bourgeoise en 1642, la Chasa von Planta, à Ardez, est devenue une demeure aristocratique vers 1750 et un lieu de culture en 2006 avec l’arrivée de la Fundaziun Not Vital. Cette nouvelle affectation a entraîné quelques interventions. Elles sont le fait de Duri Vital à l’intérieur alors que Men Duri Arquint a inscrit sa marque à l’extérieur.

Marco Guetg, journaliste, Zurich

Lorsque l’on se promène à Ardez, en Basse-Engadine, en suivant la Ftanerstrasse en direction de l’église, une trouée dans la rangée de maisons à gauche donne sur une imposante maison blanche. La Chasa von Planta, édifiée en 1642 et réaménagée en 1756–1757, est vantée dans le Guide artistique de la Suisse pour son agencement exemplaire datant de l’époque de la construction.

En 2004, l’artiste grison Not Vital a acheté la Chasa von Planta et en a fait le siège de sa fondation. Cette dernière a pour vocation de préserver des œuvres marquantes en langue romanche du XVe au XIXe siècle, à commencer par la première traduction du Nouveau Testament par Jachiam Bifrun en 1560. Chaque année, en août, la maison est ouverte au public et expose les œuvres d’artistes locaux ou internationaux.

De la maison bourgeoise au lieu de culture

Depuis près de 300 ans, la Chasa von Planta rayonne d’une noble aura: comme maison bourgeoise tout d’abord, puis en tant que demeure aristocratique. Son affectation comme lieu de culture en 2006 a rompu avec ce passé. Depuis 2013, des signes discrets sur la maison rendent visible cette nouvelle vocation. Ils sont le fait de l’architecte Men Duri Arquint. Particulièrement remarquable, un badigeon clair a été appliqué sur le corps massif du bâtiment afin de souligner sa situation particulière au centre du village. Arquint aurait pu masquer le fragment de sgrafitti ou, au contraire, le restaurer intégralement. Il a choisi une solution médiane: ce décor typique n’apparaît plus que sous une lumière rasante – ou, comme dit l’architecte: «Avec le bon éclairage, on devine le sgraffiti dans un second plan, comme un palimpseste.» Il livre ainsi juste une impression de ce qui était.

En revanche, les deux galeries «tyroliennes» de la façade sud ont totalement disparu. Désormais, un balcon ceint de béton blanc pose non seulement un accent sculptural mais il entre aussi en dialogue avec la plasticité de cette maison de pierre. On remarquera aussi la porte vers le «Carsuot». Cette porte par laquelle le bétail entrait dans l’étable donne aujourd’hui accès aux locaux d’exposition. Arquint a réagi radicalement à ce changement de forme et de contenu et plaqué le nouveau vantail avec du bronze, chassant ainsi la dernière touche rurale.

Les volumes intérieurs ont été confiés avant tout à Duri Vital. Le frère du propriétaire s’est mis à l’œuvre dès l’achat de la maison en 2004, en étroite collaboration avec le service des monuments historiques. Ce n’est que plus tard que Men Duri Arquint a participé à la réflexion. Lors de l’assainissement, «tout ce qui s’était stratifié dans l’édifice au cours des générations a été évacué», explique l’architecte. Les sols, les encadrements de fenêtres et bien d’autres choses, «toujours dans un effort de réduction pour aboutir au noyau du bâtiment». Des équipements conformes aux standards minimaux de confort ont été installés: un chauffage central, des salles de bain, des cuisines. En voyant des photos, on remarque l’adhésion claire à un langage visuel moderne mais également le jeu subtil entre l’ancien et le moderne.

Alors qu’une simple cuisine de service a été jugée suffisante dans l’entrée, une cuisine complète a été aménagée à l’étage. C’est là que l’on vit: des artistes en résidence ou les assistants de Vital, des amis et des connaissances du monde entier élisent temporairement domicile dans les chambres du haut. Ici et là, Not Vital lui-même a imprimé ses visions et ses désirs dans la maison. Ainsi, il a fait enduire d’une peinture noire brillante le plafond de l’austère stüva au rez-de-chaussée. Cette marque sur les lambris est un indice parmi d’autres de ce dialogue entre l’art et l’architecture qui était d’emblée si important lors de la restauration de la Chasa von Planta.

Optimisation énergétique

La philosophie d’Arquint dans sa confrontation avec le bâti ancien s’exprime dans un jeu de mots significatif: «Geschichte ist immer Schichtung» (l’histoire procède toujours par strates). Il considère son travail sur de tels objets comme une «strate supplémentaire – moderne par nature». Et sa revendication est de «comprendre le passé afin d’interagir aujourd’hui de manière ciblée». Comprendre le passé inclut aussi la gestion des aspects écologiques dans une maison de l’Engadine, en appliquant les principes de la physique des bâtiments. L’architecte se saisit d’un crayon, dessine un toit, des étages et la cave, marque les séparations avec le toit et la cave. 

Ces derniers sont des zones tampons. «Si je pose une isolation sur ces surfaces et intervient en outre sur les fenêtres historiques, j’obtiens une optimisation énergétique de près de 80%.» Ce sont ces principes de base qui permettent d’éviter de détruire la texture murale des anciennes constructions et d’engloutir inutilement encore beaucoup d’énergie grise dans les parois. 

 

La Chasa von Planta, à Ardez (GR) (photo Sophie Stieger)

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Planta Haus Ardez

Patrik Ziswiler Patrik Ziswiler
Patrik Ziswiler à Buttisholz, devant l’église paroissiale (photo: Sophie Stieger)

Patrik Ziswiler: Les conditions préalables doivent être remplies

À Buttisholz, l’église paroissiale a retrouvé l’aspect qu’elle avait en 1914. Avec l’école primaire de ce village lucernois, le bâtiment sacré rappelle l’apogée du Heimatstil. Patrik Ziswiler a restauré ces deux édifices à vingt ans d’intervalle. L’architecte a œuvré non seulement pour son bureau, mais il a aussi mis à profit son expertise dans le traitement du site construit inscrit à l’ISOS.

Gerold Kunz, architecte et conservateur des monuments historiques, Nidwald

Buttisholz est un lieu où l’on peut vivre et travailler. Cet ensemble rural inscrit à l’ISOS figure parmi les plus beaux du «Mittelland» lucernois. Depuis le début des années 90, des experts sont associés pour les questions de développement. Parmi eux se trouve l’architecte Patrik Ziswiler. Revenu dans sa commune de naissance quelques années après avoir obtenu son diplôme, il y a trouvé son terrain de jeu.

Cela n’allait pas de soi à l’époque. Des hasards ont joué sur sa décision. Alors que la bourgeoisie confiait au jeune architecte la transformation de l’ancienne chancellerie, le secrétaire communal lui a proposé de collaborer à la commission d’urbanisme, ce qui l’a conduit à créer son propre bureau. Dix ans plus tard, Patrik Ziswiler se profilait comme spécialiste du patrimoine en rénovant l’école du village. Depuis, l’atelier «A6 Architekten», dont il est le cofondateur, a mené diverses restaurations, comme celles du château de Buttisholz ou de l’hôtel de ville de Sempach (en collaboration avec l’auteur).

Continuité du traitement du site

Son travail le plus récent, sur l’église paroissiale St. Verena, fait le lien avec le début de son activité. Le bâtiment scolaire de 1910 et l’église agrandie en 1914 selon les plans d’ Adolf Gaudy forment aujourd’hui un ensemble Heimatstil de premier ordre. Ils témoignent de la continuité dans le traitement du site construit à Buttisholz. Le retour à la version originale de Gaudy est le fruit d’une analyse historique approfondie et d’investigations sur le bâtiment.

Patrik Ziswiler insiste sur l’influence, pour sa propre évolution, de sa collaboration avec les restaurateurs et les artisans spécialisés. Ces connaissances pratiques, il les a complétées par un diplôme post-grade en conservation des monuments historiques à l’ETH Zurich, sous l’égide de Georg Mörsch. Mais les échanges suscités par un projet concret restent essentiels, selon l’architecte lucernois.

La confrontation avec les objets protégés, l’étude des constructions et les empreintes du temps sur les matériaux ont influencé sa posture d’architecte. Apprendre d’un monument, c’est réparer plutôt que remplacer. Patrik Ziswiler a construit ses premières maisons en bois dès les années 1990. Il veille toujours à choisir des matériaux durables, y compris pour les nouveaux projets. Ses créations sont aussi nourries par les connaissances acquises au fil des rénovations. À un langage architectural à la mode, il préfère une expression retenue.

Une conception globale de la profession

Il s’abstient de tout conseil, estimant qu’il n’y a pas de recette à donner. Au fil du temps, sa pratique a évolué. Ayant suivi les cours de Mario Campi, un représentant du postmodernisme modéré, Patrik Ziswiler cherche, au quotidien, un vocabulaire propre, influencé par la culture du bâti en région rurale ainsi que par le mouvement moderne. Mais à ses yeux, la clé de son succès se trouve dans une conception globale de la profession. Le travail au bureau, la présence sur le chantier, la collaboration dans le cadre des instances techniques, les échanges avec les experts: autant d’aspects du travail de l’architecte, pour lequel une préparation approfondie du projet de construction est déterminante. Il l’a appris dès son stage auprès de l’architecte lucernois Damian Widmer, lui aussi spécialiste du patrimoine. Le jeune Patrik Ziswiler était alors chargé de prendre des mesures – une activité manuelle qui exigeait de la précision.

La participation exige davantage qu’une pure expertise. Seuls ceux qui connaissent le processus de construction peuvent comprendre les interactions. En matière de conseil technique, Patrik Ziswiler traite surtout des projets assez courants. Il tient en premier lieu à éviter les perturbations, en posant des exigences élevées à la volumétrie, au tassement du bâtiment, aux espaces extérieurs. Si les conditions sont remplies, la qualité architecturale passe en second. Il se réfère ici à Luigi Snozzi et à Monte Carasso. Les questions relatives au traitement du milieu bâti sont abordées de manière exemplaire au Tessin. Un modèle pour Buttisholz et pour l’architecte Patrik Ziswiler. Le lieu montre bien que les deux se sont trouvés depuis longtemps!

 

L'église paroissiale de Buttisholz (LU) (photo Sophie Stieger)

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Projets A6 Architekten