Texte: Marco Guetg, journaliste
Le Rheinbad Breite, à Bâle, a connu une histoire mouvementée: construit en 1898 et agrandi en 1929, il était voué à la démolition dans les années 1990. Mais la baignade dans le Rhin a connu un nouvel engouement. Entièrement rénovée, cette installation a retrouvé sa taille d’antan depuis 2023. L’architecte Lukas Baumann parle du contexte, des décisions et des perspectives.
Nommé «s’Rhybadhysli» par les Bâlois, le Rheinbad Breite a été bâti en 1898. Parlez-nous de cet édifice.
À la fin du XIXe siècle, on comptait de nombreux bains sur les bords du Rhin. Deux ont été conservés à ce jour: le Rheinbad St. Johann et le Rheinbad Breite, plus étendu. Ce dernier est considéré comme un témoin important de la culture du bain à Bâle, qui était étroitement liée à l’hygiène. Au tournant du siècle précédent, nombre de ménages ne disposaient pas d’une salle de bains. Les bains publics jouaient donc un rôle social et sanitaire important.
Comment le Rheinbad Breite est-il protégé?
Il est inscrit à l’inventaire des bâtiments dignes de protection. Il se situe dans un environnement sensible du point de vue de l’urbanisme et de l’écologie. Pour cette raison, la transformation et l’aménagement ont été menés en concertation étroite avec le Service des monuments historiques ainsi que d’autres institutions et offices de la ville.
Au cours de leur histoire, ces bains ont connu des hauts et des bas: agrandis en 1929, ils ont été démantelés en partie dans les années 1990…
… c’était en 1994, après que les architectes Andreas Scheiwiller et Matthias Oppliger avaient proposé un nouvel aménagement plus étendu lors d’un concours. Mais l’argent manquait. En 1991, l’exécutif avait décidé de la démolition complète. Le comité «Rettet das Rheinbad Breite» a donc été fondé, en faveur de la préservation d’une partie au moins des bains. Finalement, les deux tiers ont été démontés et seule une installation réduite a été conservée. Plus tard, un kiosque et un restaurant sont venus s’y greffer.
Et soudain les bains ont connu un regain de popularité. Y a-t-il eu un tournant?
Ça s’est passé progressivement. La pollution du Rhin, en particulier à la suite de la catastrophe chimique de Schweizerhalle en 1986, retenait la population. La baignade avait perdu de son attrait. Elle est redevenue en vogue lorsque la qualité des eaux s’est améliorée à la fin des années 1990. Les baigneurs sont revenus.
Quelle place le Rheinbad Breite occupe-t-il parmi les bâtiments publics de la Ville de Bâle?
C’est un lieu très apprécié. Les Bâloises et les Bâlois n’ont pas beaucoup de possibilités pour se dorer au soleil le long du Rhin. L’installation est devenue un rendez-vous apprécié avec un restaurant qui marche bien, des offres sportives et un sauna.
Comment peut-on le classer dans l’histoire de l’architecture?
L’aménagement est avant tout intéressant par sa construction en acier. Vers 1900, à l’ère de l’industrialisation, l’acier s’est imposé comme un matériau innovant. Comme pour les gares de l’époque, une construction filigrane s’est imposée – ce qui est remarquable dans un lieu dédié à l’origine uniquement aux soins corporels.
Quelle est la spécificité de cette construction?
Le bâtiment repose sur le fond du fleuve grâce à de minces piliers. Comme une maison lacustre, il est exposé au débit variable du fleuve. Son allure se modifie selon le niveau des eaux.
Entre 2019 et 2023, votre bureau a procédé à l’agrandissement du Rheinbad Breite. Dans quelles conditions?
Le slogan «Vorwärts zur alten Grösse» (retrouver la grandeur d’antan) exprime bien l’intention de l’association Rheinbad Breite. Chargée de l’exploitation, elle voulait surtout offrir davantage de surface aux baigneurs. Or la modification du plan d’aménagement s’opposait à cette extension: une partie de l’installation d’origine se trouvait désormais en zone naturelle protégée. On pouvait agrandir uniquement les surfaces dédiées à la baignade, y compris les vestiaires mais pas le restaurant.
Le reste de la transformation a porté sur l’optimisation des infrastructures?
Oui, principalement: nous avons construit davantage de vestiaires, un nouvel emplacement pour le sauna et une réserve pour la cuisine. En outre, nous avons évacué les conteneurs qui traînaient à l’arrière.
Je suppose que construire au bord et sur le Rhin est un défi particulier…
Avant tout en raison de la multitude d’intervenants. Pas moins de 21 offices du canton ont eu leur mot à dire, parmi lesquels la navigation, la protection des poissons et de la nature, les monuments historiques… Les travaux ont dû être coordonnés avec les cycles écologiques, par exemple avec les périodes de fraie. Il a fallu aussi tenir compte des variations du niveau des eaux.
Comme architecte, comment procédez-vous lorsque vous devez transformer ou agrandir un bâtiment historique comme le Rheinbad?
Nous essayons de nous familiariser avec le bâtiment et son histoire. Comment était-il? Qu’est-ce qui a été ajouté? Qu’est-ce qui a disparu? Qu’est-ce qui fait l’essence, le caractère de cet objet? Pour nous, il est important de préserver cet esprit des lieux, de le faire évoluer dans notre époque et de le transmettre à la nouvelle génération.
Et concrètement dans le cas du Rheinbad Breite?
Il était particulièrement délicat d’adapter la fine structure d’acier aux normes actuelles – par exemple en termes de statique et de résistance sismique. Comment peut-on agrandir cette ossature filigrane, dont il ne reste plus beaucoup de pièces originales, de manière à ce que cela fonctionne à l’arrivée? Notre approche consiste toujours à rendre un bâtiment lisible dans son ensemble. Des questions matérielles ont aussi joué un rôle. Ainsi, le toit métallique initial a été prolongé grâce à une solution moderne qui reste discrète optiquement. Sur le plan des couleurs, l’aménagement renoue avec le bleu pigeon historique. Pour nous, il importe de réussir une symbiose de l’ancien et du moderne. Les nouveaux éléments doivent être identifiables sans s’imposer.
Êtes-vous satisfait du résultat?
Oui, mais je dois aussi reconnaître avec le recul que j’aurai pu être plus audacieux ici et là. Cela tient également à l’organisation du projet et au type de mandat: il s’agissait d’une sorte de procédure d’adjudication sélective et non d’un concours. La Ville et l’association ont consulté de nombreux bureaux d’architectes et cinq ont été invités à l’appel d’offres – il en est allé de même pour les bureaux d’ingénieurs. Les coûts ont ensuite joué un rôle au moment du choix.
Quelle a été l’influence du Service des monuments historiques – par exemple pour la consommation énergétique, l’accessibilité ou la sécurité?
Pour commencer, je n’ai jamais eu de problème avec le Service des monuments historiques. Nous avons travaillé par ateliers, discuté de la construction métallique et des superstructures en bois. Afin de répondre aux normes de sécurité par exemple, nous avons trouvé une solution esthétiquement satisfaisante avec des filets entre les tubes d’acier. Pour maximiser l’accessibilité, nous avons imaginé une rampe qui est aussi utilisée pour la livraison des marchandises. Le dialogue débouche toujours sur une solution.
Êtes-vous aussi un adepte de la baignade dans le Rhin?
J’ai grandi à Andermatt, je suis un montagnard qui n’a jamais vraiment appris à sauter dans l’eau. Mais bien entendu, je suis déjà allé barboter dans le Rhin.
Vous vivez et travaillez à Andermatt et à Bâle. Cette dualité est-elle féconde?
En réalité, c’est très simple: je suis né à Andermatt et ma compagne également. Nos familles y vivent et nous y retournons régulièrement. Mais je suis aussi heureux de rentrer à Bâle. Mon travail est marqué par cette alternance entre la ville et la montagne, entre l’ouverture et le retrait. Je crois que je parviens à bien associer ces deux mondes.
Votre bureau, qui compte 20 collaborateurs, s’occupe principalement de la transformation de bâtiments historiques…
Nous réalisons beaucoup de transformations, dont la moitié sur des bâtiments protégés ou inventoriés. C’est notre passion. Nous sommes motivés par les questions de l’identité ainsi que de l’évolution et de la conservation des objets. Nous concevons aussi de nouveaux édifices – en général dans un contexte coopératif car la composante sociale nous tient à cœur.
Vous avez travaillé deux fois pour la fondation Vacances au cœur du Patrimoine, sur la Haus Tannen, à Morschach (SZ), et sur la Flederhaus, à Wegenstetten (AG). Y a-t-il une différence entre les mandats publics et privés?
Pas dans le traitement de l’objet, car les mêmes critères s’appliquent. Il en va autrement du contexte. Lorsqu’il s’agit d’édifices historiques publics, de nombreuses institutions sont impliquées, ce qui complique les choses. Les mandats privés débouchent souvent sur des procédures plus directes, donc plus simples.
Mais on ne peut pas non plus se passer de discussions?
Non, bien entendu – le dialogue est capital pour les interventions dans la substance historique. Nous progressons prudemment et réutilisons les matériaux disponibles lorsque c’est possible. Il est rare que nous enlevions un élément de construction sans le réutiliser.
Deux questions pour conclure. Pourriez-vous imaginer un projet sur un site vierge?
Une école en bordure du village? Non, ça ne nous intéresse pas. Nous préférons construire dans un contexte, nous nous considérons comme des médiateurs.
Si vous deviez trancher: où installeriez-vous votre lieu de travail et de vie – à Andermatt ou à Bâle?
À Bâle pour le moment, en raison aussi de la scolarisation des enfants. Mais qui sait ce qui se passera dans quelques années. Nous aimons Bâle et allons volontiers à Andermatt. Nous allons déménager prochainement pour quatre mois dans les Pouilles. Vous voyez, nous ne sommes pas si sédentaires.