Yuma Shinohara Yuma Shinohara
Yuma Shinohara, commissaire au S AM Musée suisse d’architecture, dans le «Denk Mal Bar» de l’exposition actuelle «Ce qui était pourrait devenir»

«Nous voulons aussi traiter de sujets moins visibles»

Entretien avec Yuma Shinohara

Texte: Marco Guetg, journaliste

Photos: Marion Nitsch, photographe

Pour le Jubilé de l’Année européenne du patrimoine architectural 1975, le S AM Musée suisse d’architecture consacre une exposition aux interactions entre architecture et conservation. Le commissaire Yuma Shinohara nous en livre quelques clés de lecture.

L’exposition «Ce qui était pourrait devenir: expérimentations entre conservation et architecture» présente dix projets qui portent sur la rénovation, l’assainissement ou la transformation de bâtiments. Comment avez-vous orienté vos choix?

Nous avons avant tout cherché des projets portés par des approches différentes. Nous sommes partis d’un cours réunissant 20 étudiants en conservation du patrimoine bâti à l’ETH Zurich. Ces étudiants ont fonctionné en tant que commissaires sous notre supervision. Nous voulions aborder les thèmes les plus variés possible et présenter aussi bien des interventions modestes que de grande ampleur.
 

Le fait que la conservation du patrimoine ait temporairement trouvé un foyer au S AM peut-il être interprété comme un geste programmatique?

Assurément. L’idée de faire quelque chose pour le Jubilé de l’Année européenne du patrimoine a été proposée il y a plusieurs années déjà par Silke Langenberg, qui occupe la chaire de patrimoine bâti et de conservation des monuments à l’ETH Zurich. Nous l’avons suivie et nous sommes demandé comment, en tant que musée d’architecture, nous pourrions replacer ce thème dans un contexte plus large. Nous avons finalement opté pour la relation entre architecture et conservation des monuments. La présente exposition dresse un inventaire.

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Yuma Shinohara, commissaire au S AM Musée suisse d’architecture, dans le «Denk Mal Bar» de l’exposition actuelle «Ce qui était pourrait devenir»

Comment réagissent les architectes et les conservateurs?

L’écho est bon chez les uns et les autres. À l’ouverture, nous avons observé un public plutôt jeune, mélangé et très ouvert, qui considère la conservation du patrimoine construit comme plus progressiste que l’image véhiculée d’habitude. La mise en valeur de la protection du patrimoine bâti dans le contexte de l’architecture est généralement bien perçue.
 

Un reproche est pourtant connu: les services des monuments historiques sont des empêcheurs. Mais récemment, j’ai noté un changement de paradigme. L’architecture et la conservation du patrimoine culturel bâti se complètent réciproquement et avec justesse.

Mettre cela en évidence est aussi l’objectif poursuivi par cette exposition: nous voulions ouvrir la porte à des échanges nourris, pour apprendre les uns des autres. Il n’est pas question de dogmatisme. La conservation des monuments est toujours une affaire de négociation. C’est un défi que personne ne devrait craindre.
 

Quand un bâtiment devient-il un monument?

Vaste question! Je m’en tiens à une réponse classique pour m’en sortir. Un monument est un objet qui, après une génération (30 ou 40 ans), reste jugé important en termes de culture du bâti. C’est un témoin d’une époque qui montre comment on construisait et vivait en ce temps-là. Selon sa force d’expression, un objet plus récent peut déjà être considéré comme un monument, mais souvent les qualités ne deviennent perceptibles que plus tard. La difficulté de cette vision classique, c’est le rythme d’aujourd’hui. II est bien possible qu’un bâtiment qui pourrait être considéré dans 40 ou 50 ans comme un monument historique ait disparu bien avant. Une autre difficulté de cette définition vient du fait que, pour nombre de personnes, un monument peut signifier autre chose. Il y a des constructions qui ne sont pas dignes de protection en raison de leur valeur architecturale, mais parce qu’elles ont une valeur émotionnelle pour un groupe particulier. Et parfois, déterminer si un objet mérite d’être adoubé comme monument dépend tout simplement de la société.

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Yuma Shinohara, commissaire au S AM Musée suisse d’architecture, dans l’exposition actuelle «Ce qui était pourrait devenir»

Nous menons cet entretien dans la quatrième salle de l’exposition, rebaptisée «Denk Mal Bar». Les visiteurs ont la possibilité de lancer des idées via un code QR. Le font-ils?

Assez modestement. Je suppose que cela suscite des inhibitions un peu plus fortes que les autres propositions, davantage utilisées par les visiteurs, même au-delà de nos attentes. Les trois débats déjà organisés ont fait le plein de participants. Je suis toujours surpris de voir qui vient au Bar. Chaque hôte amène son propre réseau, ce qui contribue à élargir les thématiques abordées. La curiosité et l’ouverture sont grandes. Nous constatons que la conservation du patrimoine bâti inspire souvent des images simplificatrices qui n’ont rien à voir avec la réalité. Nous en discutons ici. Des propriétaires d’anciennes maisons se sont déjà adressés à nous pour savoir ce qu’ils pourraient faire. Le cadre informel du Bar est à l’évidence propice à la détente et à la liberté de parole.
 

L’exposition empoigne certaines problématiques et livre des solutions. Mais qu’en sera-t-il ensuite? Comment les recettes proposées seront-elles portées aussi hors les murs?

Malheureusement, nous n’avons pas pu éditer un catalogue de l’exposition et nous n’avons pas non plus la possibilité de consigner et de transmettre plus loin les débats animés qui se passent au Bar. Nous essayons néanmoins de réunir les textes rédigés explicitement pour l’exposition. Et nous espérons bien sûr que les idées mises sur la table continuent d’être discutées. Le film produit à l’occasion de l’exposition pourra également être présenté en d’autres lieux. Enfin, Silke Langenberg, avec sa chaire à l’ETH, pourra reprendre les contenus et les partager.

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Yuma Shinohara, commissaire au S AM Musée suisse d’architecture, dans l’exposition actuelle «Ce qui était pourrait devenir»

Les thèmes présentés dans l’exposition ou débattus dans le «Denk Mal Bar», sont aussi ceux de Patrimoine suisse. Sous quelle forme l’association a-t-elle été impliquée?

L’intérêt de Patrimoine suisse à ce sujet est très grand. Si nous étions entrés en contact plus tôt, l’association serait davantage présente dans l’exposition. Entre-temps, nous avons convenu d’une collaboration médiatique et il y a une volonté réciproque de donner un écho aux messages formulés ici. L’exposition elle-même aborde le rôle de Patrimoine suisse et sa position sur le droit de recours des organisations.
 

À titre personnel, que pensez-vous de ce droit?

Je trouve formidable que la Suisse offre une telle possibilité de participation politique. Il est clair que cet outil juridique retarde les procédures et exige un peu de patience. Mais je trouve que, sur le plan démocratique, il serait inapproprié d’y renoncer.
 

Durant la seconde moitié du XXe siècle, deux personnalités ayant vécu et milité à Bâle, Lucius et Annemarie Burckhardt, se sont engagées pour la construction dans le bâti existant et pour l’aménagement urbain.

Un espace assez modeste leur est accordé dans le cadre de l’exposition – au sujet de leur combat perdu contre la démolition du Stadttheater de Bâle et du colloque «Denkmalpflege ist Sozialpolitik» (la conservation du patrimoine bâti est politique) lors de l’Année européenne du patrimoine architectural 1975. Mais leur pensée a été constamment présente dans la conception de l’exposition. Les écrits de Lucius Burckhardt sont toujours très repris et ont encore de l’impact. Il était un précurseur. Les sujets qu’il traitait restent pertinents aujourd’hui.

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Yuma Shinohara, commissaire au S AM Musée suisse d’architecture, dans l’exposition actuelle «Ce qui était pourrait devenir»

Vous avez des racines japonaises, êtes né aux États-Unis et avez étudié là-bas. Vous avez par la suite vécu et travaillé à Berlin. Vous souvenez-vous encore de votre premier contact avec l’architecture suisse?

Ma relation avec la Suisse remonte à très longtemps. J’ai grandi à San Francisco, une ville jumelée avec Zurich. À 17 ans, alors que j’étais gymnasien, j’y ai effectué un séjour d’échange durant l’été. C’est là que j’ai côtoyé pour la première fois l’architecture suisse, non pas quelque monument prestigieux, mais plutôt l’architecture de tous les jours et les infrastructures humaines de la ville.
 

Qu’est-ce qui vous a conduit à Bâle?

Après mes études aux États-Unis, je suis allé à Berlin pour y suivre des cours de linguistique. Au début de ma période berlinoise, j’ai travaillé avec l’actuel directeur du musée, Andreas Ruby. Nous nous sommes perdus de vue par la suite. J’ai réalisé mes propres projets, jusqu’à ce qu’Andreas Ruby me propose d’être commissaire au S AM.

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Yuma Shinohara, commissaire au S AM Musée suisse d’architecture, dans l’exposition actuelle «Ce qui était pourrait devenir»

Depuis 2018, vous êtes commissaire au S AM. Que souhaitez-vous changer et accomplir ici?

Formuler des intentions, c’est aussi parler un peu de celles du musée. Avec nos expositions et nos publications, nous voulons mettre en valeur l’importance de l’architecture et susciter le débat, pas seulement entre spécialistes, mais également dans le grand public. Car ce qui se construit influence nos vies! Nous voulons aussi faire des expositions qui ne mettent pas seulement à l’honneur des grands noms, mais qui traitent également de sujets moins visibles ou débattus – et offrir une plateforme pour des positions expérimentales ou plus récentes.
 

Avez-vous un monument préféré en Suisse?

Le Rhin à Bâle! La manière dont il est utilisé et l’espace urbain qui s’est développé le long de ce fleuve constituent selon moi une sorte de patrimoine culturel immatériel.

Lire

Heimatschutz/Patrimoine 3/2025: «Mille voix, un patrimoine»

Exposition

L’exposition «Ce qui était pourrait devenir: expérimentations entre conservation et architecture» (jusqu’au 14 septembre 2025) a été réalisée en collaboration avec la chaire de patrimoine bâti et de conservation des monuments (prof. Dr Silke Langenberg) à l’ETH Zurich.