Beaucoup ne voient pas le parc tant il y a d’arbres. Ce n’était pas le cas de Richard Arioli à l’automne 1951 lorsqu’il a lancé la transformation de l’ancien cimetière du Kannenfeld. Là où des projets ambitieux de piscine ou de jardin botanique avaient échoué, le jardinier municipal a orienté ses réflexions sur ce qui était déjà présent: le parc et la population. Mais il convenait désormais de les réunir. Par des interventions inspirées, un ancien cimetière bien arborisé est devenu un parc urbain animé. Un bel exemple de préservation des ressources dans la construction! Jusqu’à aujourd’hui, le Kannenfeldpark n’a rien perdu de son attractivité, et sa vocation première est toujours visible.
En 1866, les autorités bâloises décidèrent de construire deux cimetières loin du périmètre urbain. L’un sur le Wolf, à l’est, et l’autre sur le Kannenfeld, à l’ouest, devaient devenir les lieux d’inhumation pour une population croissante. La conception du Kannenfeld fut confiée au premier inspecteur des constructions de Bâle, Amadeus Merian (1808–1884). Le jardinier de la ville Georg Lorch (1829–1870) se chargea de l’arborisation. Le nouveau cimetière fut inauguré en 1868. À l’exception de la morgue, les constructions projetées avaient été abandonnées. En revanche, la surface avait été agrandie. De longues allées d’arbres de diverses essences structuraient le terrain. Leur trame était ceinte d’une promenade ovale. Des plantations «paysagères» d’arbustes encadraient les caveaux familiaux le long des chemins, tandis que des portails monumentaux et des clôtures délimitaient le cimetière.
Avec l’ouverture du nouveau cimetière central «am Hörnli» en 1932, les inhumations au Kannenfeld devinrent toujours plus rares et celui-ci fut totalement fermé en 1951. Entre-temps, les ormes de l’allée périphérique avaient succombé à la graphiose mais ce lieu de mémoire était resté un composant essentiel de l’identité bâloise. Nombre d’habitants furent choqués quand le Département des constructions projeta d’y aménager une piscine. Et lorsque la ville commença à débarrasser sans ménagement les pierres tombales pour les réutiliser dans le port de Bâle, une tempête d’indignation se leva. Dans un délai record, l’initiative «pour la préservation du Kannenfeldpark» recueillit 7000 signatures. Appuyée par une pétition de 5000 paraphes supplémentaires, elle réclamait que la beauté unique du parc soit préservée et que celui-ci soit transformé en un havre de paix qui pourrait devenir un jardin botanique. Il n’en fallut pas plus pour que l’idée de la piscine soit abandonnée. Et, lorsque la direction du Jardin botanique se retira du projet, celui-ci échoua également.
Après cette impasse urbanistique, le paysagiste de la ville Richard Arioli prit résolument les choses en mains. Dès que les premières réparations et de nouvelles plantations furent réalisées, l’ancien cimetière fut rouvert en mai 1952 déjà comme parc municipal et embelli durant les années suivantes conformément aux idées du paysagiste. L’ancien découpage fut conservé, en particulier les allées, les portails, les murs et quelques pierres tombales. Il en est allé de même pour de nombreux arbustes à feuillage persistant plantés aux abords des anciennes tombes, qui vinrent désormais structurer les nouvelles surfaces gazonnées. Dans le même temps, les utilisations du parc ont été étendues de manière ciblée et sa «fonction sociale» (selon Arioli) développée. Le long d’une allée transversale de vieux châtaigniers, un axe dédié aux loisirs a été créé avec des bassins pour les enfants et des jeux. Commandées dans le cadre d’un concours lancé par le Crédit bâlois pour l’art, des sculptures à vocation ludique y ont trouvé place. Dans les bords plus tranquilles, un jardin de lecture avec pergola, un kiosque élégant avec des cabinets conçu par le directeur cantonal des constructions Julius Maurizio ainsi qu’un théâtre de verdure. Les nouvelles installations et leur réalisation s’orientaient sur le répertoire formel du jardin résidentiel moderne et restaient sobres et modestes. Des buissons fleuris et des plantes exotiques enrichissaient la flore du parc et enchantaient ceux qui regrettaient encore un peu le projet de jardin botanique.
Les orientations posées par Richard Arioli perdurèrent après son départ à la retraite en 1970. Elles se révélèrent d’emblée solides: les structures marquantes de l’ancien cimetière offraient un cadre durable pour des constructions et des utilisations repensées périodiquement. À l’occasion de l’exposition Grün 80, une roseraie remplaça le jardin de lecture. Son aménagement fut réalisé par le paysagiste de Riehen Paul Schönholzer. Mais avec le départ de son maître d’œuvre, le parc perdit peu à peu de sa cohérence. Une certaine forme de bricolage s’installa au fil des ans, alors que les anciennes et les nouvelles plantations envahissaient toujours plus les surfaces gazonnées. Il n’y avait plus de concept d’entretien et de développement. Une première étape fut franchie en 2005 avec le «principe directeur Kannenfeldpark». Ce document-cadre servit de base, en particulier pour l’aménagement de cinq îlots de jeux conçus par le bureau d’architecte-paysagiste Fontana pour remplacer les constructions ludiques des années 1950. De nouvelles collections de plantes ligneuses renouèrent avec l’idée du jardin botanique. Et en 2017, la roseraie fut transformée en massifs de plantes vivaces.
Le Kannenfeldpark compte aujourd’hui parmi les espaces verts préférés des Bâlois. Son «sauvetage» doit être mis au crédit de la population et du jardinier de la ville Richard Arioli. Il combine de manière exemplaire l’histoire de l’ancien cimetière et le concept d’un jardin social et moderne voulu par Richard Arioli – un concept qui, jusqu’à aujourd’hui, a ménagé suffisamment de latitude pour de nouvelles utilisations. En raison de sa grande importance patrimoniale, le Kannenfeldpark est inscrit dans plusieurs inventaires. Afin de disposer d’un instrument fiable pour un entretien et un développement du site dans le respect de son caractère patrimonial, un guide a été rédigé par l’auteur de cette contribution sur mandat du Service des jardins de la ville. Ce document définit différents domaines d’intervention pour l’entretien, la restauration et l’évolution du parc. Il aborde non seulement la végétation et les équipements, mais formule aussi des suggestions en termes de gastronomie ou de valorisation écologique. L’objectif est de favoriser la conservation, l’adaptation douce aux usages et une qualité de vie durable. Ou pour le dire avec les mots de Richard Arioli: «Il ne faut pas créer des espaces verts seulement pour les yeux. Il faut avant tout les aménager pour leur usage effectif.»
Johannes Stoffler, architecte paysagiste
Ce texte (légèrement abrégé) est tiré de notre publication consacrée au Prix Schulthess des jardins «Kannenfeldpark Basel». Elle est disponible dans notre boutique en ligne.
La cérémonie de remise du Prix Schulthess des jardins aura lieu le 28 juin 2025 dans le cadre d’une fête publique.